Etre étudiante en psychologie quand on est LGBT, c’est parfois assez rigolo. Ou effrayant. Ou les deux.
Pour vous décrire un peu le contexte : je n’aime pas (ce que je connais de) la psychanalyse. Je suis globalement méfiante, sceptique – voire hostile – devant Freud. Et ne voilà -t-y pas qu’on me demande de faire un exposé critique et subjectif sur un de ces textes (Le Petit Hans : Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans) en TD.
Le « critique et subjectif », c’est ce qui m’a sauvé la mise. Parce que si la consigne avait été d’exposer des concepts théoriques (que je ne maîtrise absolument pas), j’aurais été 1) mal barrée, 2) ultra faux-cul.
Il faut savoir une chose aussi : les oraux, ça me terrifie. L’année dernière j’ai par exemple préféré me retrouver défaillante plutôt que de faire une présentation. Je suis un peu un cas d’école niveau évitement (et phobie sociale ?).
Me voilà donc sur l’estrade avec mes deux copines d’exposé. Bizarrement, je me sens plutôt zen. Je pense techniques de relaxation. Je me focalise sur ma respiration. Je regarde mes mains qui ne tremblent pas – un miracle ?
Mon tour vient. Un peu de mal à me lancer, ensuite j’oublie d’avoir peur. Oui j’ai probablement les joues roses, oui j’ai la gorge sèche, mais ce n’est pas le moment de se focaliser là -dessus. Je me dis que je m’en sors bien, et le penser suffit à le rendre réel.
Le point de départ, c’est cette phrase : « C’est le premier mais non le dernier trait d’homosexualité que nous rencontrons chez Hans » (extrait qui se rapporte à une situation où le petit garçon sert son cousin dans ses bras en lui disant qu’il l’aime bien).
Je parle de ce que je perçois comme un amalgame. L’homosexualité telle qu’on la conçoit aujourd’hui est une attirance concrète, éventuellement des relations sentimentales et sexuelles… pas juste une affection vague pour quelqu’un de son sexe. Mélanger les deux, comprendre l’homosexualité en se rapportant à ce qu’en dit Freud, c’est se fourvoyer parce que le mot peut présenter un autre sens dans ses textes.
Je parle également de ce drôle de raisonnement : Freud veut expliquer l’homosexualité, Freud la pointe à de multiples reprises, souvent sous l’angle du « problématique », du « refoulé »… tandis que l’hétérosexualité va de soi et n’est jamais vraiment questionnée – en tout cas pas de la même manière. En fait, je me retrouve à parler d’hétérocentrisme, sans employer réellement le terme. Je parle aussi psychologie sociale, groupe majoritaire et norme – tout ce que j’aime, en somme.
Je me « lâche » sur un autre extrait (« Notre petit Hans s’est comporté lors de la provocation de la mère comme un vrai homme, malgré ses velléités homosexuelles. »). J’accroche le regard des filles au premier rang, qui m’accordent leur plus complète attention depuis le début de ma prise de parole (sans leur soutien visuel, j’aurais été bien moins sereine !). « Je dois vous avouer que j’ai été choquée par ce passage. Même si le contexte (1909) l’explique parfaitement. J’espère en tout cas qu’on n’en est plus là en 2011… à mélanger défaut de masculinité et homosexualité. » Elles hochent la tête vigoureusement. J’ai un peu envie d’aller les serrer dans mes bras et leur dire que je les aime bien, façon petit Hans.
J’enchaîne sur les « dérives » possibles, le danger d’interpréter littéralement lorsqu’on s’intéresse à la psychanalyse. Je reviens sur un exposé précédent, durant lequel un étudiant avait lâché sans se questionner un seul instant que l’homosexualité était liée au narcissisme (ce qui était peut-être valable dans le texte étudié, mais de là à en faire une généralité… !). « J’ai bondi sur ma chaise en entendant ça, mais j’ai préféré ne pas réagir. L’association d’idées qui s’est fait dans ma tête a été… puissante, directe, presque évidente. Je ne sais pas si vous connaissez Christian Vanneste ? Moi, c’est à ça que ça m’a fait penser. Quand sur un plateau télé il raconte que l’homosexualité c’est du narcissisme, une peur de l’altérité, etc., qu’il justifie ses propos homophobes en se basant sur des textes psychanalytiques et anthropologiques… voilà , c’est exactement ce genre de récupération qui m’inquiète. »
Le moment le plus militant a peut-être été celui où j’ai dit : « En tant que futurs psychologues cliniciens pour certains d’entre vous, il est tout à fait probable que vous vous retrouviez devant des personnes homosexuelles en souffrance un jour ou l’autre, et à ce moment-là je pense qu’il faudra savoir mettre de côté les théories psychanalytiques sur l’homosexualité. Je crois en fait que ça risquerait d’être contreproductif… Et quand on sait que par rapport aux hétéros, quatre fois plus de jeunes homosexuels font des tentatives de suicide*… ce n’est peut-être pas le moment adéquat pour essayer de se prouver des théories… »
Je termine sur le psychanalyste et sa subjectivité. Comment est-ce qu’on fait quand les textes/théories qu’on lit heurtent nos convictions ? Est-ce qu’on se défait, partiellement ou totalement desdits textes, est-ce qu’on cherche une autre approche, est-ce qu’on essaye de renoncer à ses convictions ou au contraire de les intégrer aux théories qui existent déjà ?
Après l’exposé, c’est le moment des questions. Habituellement, elles prennent du temps à venir. Là c’est automatique : le prof s’étonne des chiffres sur les tentatives de suicide, on me demande les références de l’étude (c’est con, je ne les avais plus en tête), une fille prend ce ton intermédiaire entre affirmation et question : « Mais les homosexuels qui sont en souffrance, ce n’est pas parce qu’ils sont homos en soi ? ». J’approuve vivement, parle société, norme, etc.
C’est peut-être la première fois de ma vie où je sors d’un exposé sans être mortellement déçue de ma performance. J’ai eu l’impression d’avoir réveillé l’intérêt de certains et le prof avait l’air assez emballé par notre travail.
Un autre point intéressant : lors de ce TD, on a eu l’occasion de débattre sur la transidentité avec le groupe qui nous a précédés. J’ai été assez surprise d’entendre des personnes curieuses plus que « jugeantes »/« condamnantes » (malgré une confusion sexe/genre assez prégnante et une incapacité à utiliser les bons pronoms).
Conclusion : il y a des jours où être étudiante en psychologie quand on est LGBT, c’est rigolo, ou effrayant, ou les deux, et puis il y en a d’autres où c’est simplement enrichissant et même plutôt agréable.
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*selon les études le risque peut même être beaucoup plus élevé (cf. page récapitulative sur Wikipédia)